Conversation à trois

Si possono produrre, quasi in simultanea, arte e filosofia? Sulla scìa di quanto afferma Jean-Paul Thenot nel suo libro imperniato sul percorso artistico di Jean-Pierre Giovanelli, l’arte può diventare filosofia – nell’atto di prodursi - ponendo domande? Più che una risposta affermativa, si può aprire un discorso ricco di domande ...

From: Franco Torriani

Quella di Thenot, autore e artista francese che dagli anni ‘60 articola la sua pratica  sulla comunicazione e sui rapporti arti,filosofia, psicoterapia, scienze, è un’impostazione  che rievoca i fondamenti di quell’arte sociologica di cui, negli anni ’70, fu uno dei fondatori con Fred Forest e Hervé Fischer.
L’artista e architetto francese Jean-Pierre Giovanelli (ha una frequentazione ultradecennale con Thenot) è il protagonista principale del libro, la prova vivente come l’operare artistico riesca spesso ad aprire incessanti interrogazioni filosofiche.
Una ricerca e una riflessione tendenti a un’ontologia del virtuale pervadono il libro, teso a inquadrare sullo sfondo una poetica dell’essere.
L’architetto Giovanelli (la definizione professionale è la prima cosa che scrive Paul Virilio nella prefazione), per quest’ultimo è un atipico artista di Land Art, ma di un paesaggiointra muros,  «una scena interiore, dove la scenografia è più importante dell’attore…».
Il libro è un’esauriente rassegna che si snoda fra le opere di Giovanelli, le loro motivazioni e gli interrogativi che suscitano. Thenot è un raffinato analista dei processi che animano il lavoro di Giovanelli, dei suoi richiami archetipici, del rapporto costante negli anni con «il fatto tecnologico». Il libro propone una complessità di argomenti che richiedono una lettura attenta e disposta a affrontare questioni profonde e  non tutte rassicuranti. La presenza dell’uomo, che Thenot ricerca con pazienza nelle installazioni di Giovanelli, pone in causa il ruolo dell’arte, giustifica – per così dire – una riflessione sull’estetica del Tao, nonché sulla conflittualità che non riusciamo a toglierci fin dalle nostre origini.  Con una postfazione di John Rajchman, l’edizione italiana si avvale di una accurata traduzione di Viana Conti che è anche la curatrice del testo.

Franco Torriani

FT – Jean-Pierre Giovanelli manifeste un approche de type ontologique impliquant nombreuses questions charnières de notre temps. Un approche, me semble-t-il, où le parcours humain de JPG se mélange constamment à sa démarche artistique.

JPG – C’est Pierre Restany qui dans un texte sur l’installation «SOS Tiers Monde» montée au MAMAC de Nice a écrit en conclusion: «Et s’il est dit qu’un jour nous devons atteindre le fond du chaos, c’est peut être à partir des chromosomes purifiés et enrichis par Giovanelli que se reconstituera la chaîne analogique d’une pensée créatrice adaptée aux nécessités de l’informatique post – industrielle et de l’ontologie post – moderne.» (Pierre Restany, Paris, octobre 1993).

Les questions charnières de notre temps ne me laissent pas indifférent, c’est certain! Dans un premier temps toutes mes interventions très inspirées par les concepts d’art sociologique, donc centrées sur le tissu social, avaient pour objectif, conscient ou inconscient, la révélation d’une substance mental et sentimental caractéristique de la spécificité du matériel humain que j’ai qualifié «fantasmatique sociale». Elles avaient pour moi, peut être à tort, une portée politique à travers et par un questionnement de l’art et des codes (le message 1977 scénario dans lequel le mot donnait naissance à un message coloré) (Critique sur la critique d’art, 1979) et sans doute aussi les grands évènements politiques (les senteurs de la dictature – centenaire de Staline).

Pour ma part je ne peux faire de dichotomie entre mon parcours humain et celui artistique, c’est une raison d’être que d’observer la confrontation de l’homme au fait social et tenter de trouver, sans doute intuitivement, ce qui fait l’essence de celui-là et le révéler dans ces installations dont chacune porte en elle la référence à un affect de l’individu.

FT – Pourrait – on dire que, dans sa pratique, JPG conduit une analyse profonde de l’être?

JPG – Je laisse à d’autres la responsabilité de répondre.

JPT – Il semble essentiel pour Giovanelli de revenir à l’origine pour appréhender les phénomènes que génèrent dans nos consciences les technologies du virtuel. La virtualité de notre existence est aussi le lieu de notre immensité intérieure que nous ne pouvons concevoir ni percevoir entièrement. Les technologies apparemment déstabilisantes et leurs incidences sociales sont le support de sa réflexion qui implique un incessant aller retour de l’originel à l’actuel.

Nous aimerions reprendre la description de l’énigme topologique de l’humain faite par Peter Sloterdijk [1] [i], qui parle d’un cheminement topologique qui a conduit l’homme à l’intérieur de lui, puis hors de lui, dans l’exploration du monde. Au début, dit-il, l’homme a recours au «mécénat biologique», à la charge du ventre de sa mère, sphère de l’intime total, intérieur étroit et chaud. Puis il quitte cet intérieur «pour aller sinon vers un extérieur, du moins vers un intérieur plus large. De ce point de vue, on peut dire qu’il est venu d’un intérieur pour aller vers un autre intérieur».

Sloterdijk précise: «Venus d’un intérieur commun premier, il semble que nous demeurions à jamais à l’intérieur de cette sphère, de cette bulle, des bulles utérines aux sphères terrestres. Avant de rencontrer le cosmos et le monde, il y a le cosmos du ventre maternel, qui fonctionne comme un premier cosmos où terre et ciel s’équivalent et forment un ordre de justice. On pourrait dire, dans cette perspective, que la mère ne doit pas être pensée comme une personne mais comme un lieu primitif. Ainsi, être dans le monde, c’est d’abord être dans la mère, puis selon l’histoire de la philosophie être dans Dieu et dans l’ère moderne, puis post métaphysique et enfin post moderne être jeté dans le monde» [2].

FT – Y a-t-il des oeuvres et des cycles dans son parcours où cette analyse est particulièrement pointue?

JPT – Cela apparaît tout à fait clairement dans l’installation «MA». La métaphysique ou l’art ont la charge, depuis presque toujours, de substituer aux ventres des mères, d’autres mécènes plus artificiels, plus idéalistes, ou plus techniques. L’art et l’architecture se sont chargés ici de combler ce qui est une sorte de manque ou d’espace creux, de remplacer la mère, en lui substituant un mécénat artistique, sous forme d’implantation topographique: construire pour autrui et pour soi, des maisons pour l’espace de l’intime et des installations pour l’espace du collectif.
Voir également «IO, Stable mouvant»…

FT – C’est quoi l’être à qui se réfèrent d’une part JPG et de l’autre JPT? Quelle est la place de l’espèce humaine dans ce concept de l’être, en nos temps dans lesquels – aussi moyennant le progrès hors surveillance des sciences et des technologies – la centralité de l’homme dans l’univers a été mise en question? (c’est qui n’est pas, à mon sentiment, forcément mauvais).

JPG – Il est évident, pour moi, que le conscient et l’inconscient sont les deux faces de «l’être» et que cet état de conscience, sauf infirmation, est un état que seul l’humanoïde posséde, état qui l’engagent dans une reconnaissance du monde, et une prise de possession de celui – ci, d’où le fait scientifique tout puissant, mais dont l’équation est certainement incomplète car il refoule la part inexplicable des phénomènes soit dans des croyances religieuses ou bien dans des obscures pratiques méditatives ou phantasmatiques paranormales. Dire cela est faire de la tautologie, cependant le fait scientifique qui impose sa vision est aussi imparfait que l’est notre cerveau pour appréhender la perception intuitive de notre participation temporelle à ce qui constitue l’univers.

FT – C’est quoi l’homme disparu dont parle Thenot, est-il l’homme qui s’aperçoit que sa position au centre de l’univers – du monde?! – est vacillante ou pire obsolète?
Je crois que cet ‘homme disparu’ JPG le fait rentrer dans son discours – programme concernant de nombreux points clés (qui sommes – nous) et, de front, il s’agit du sujet pensant qui doit se battre dans un combat inégal («Conflictus»)?

JPG – C’est exact, «Conflictus» est bien pour moi une métaphore de la disparition de l’homo–nanotechnoticus et de son univers pour ne laisser place qu’à l’IMAGE du monde dont la position sur le tableau des cours de bourse où se lit l’état des conflits présents et futurs, lesquels conflits, paraphrasant Ovide «génèrent la conscience».
Ces installations ont une lecture multiple mais font toujours référence aux technologies de communication soit en les utilisant comme élément soit en les mettant en question (MA, le lait la mère la mort) qui fait apparaître le méta – langage du petit d’homme, comme un élément primaire qui ressemble apparemment à la pauvreté initiale de nos ordinateurs, mais dont la puissance d’autocréation dépasse toutes les machines interactives connues ù ce jour!

«Jean-Pierre Giovanelli entend nous faire «saisir» – dans tous les sens du terme – et sans relent mystique, que tous les «high tech» du monde, présents et futurs, ne remplaceront jamais, face aux Déterminismes Naturels, la nécessité de l’Action, qui est la seule raison d’être d’une téléologie Humaine maîtrisée. Francis Parent – Paris, Juin 1997.» Extrait de texte écrit à propos de l’installation «le monochrome perpétuel».
Egalement un extrait d’un texte concernant «stable mouvant». «Giovanelli nous propose l’expérience d’un monde qui devient plus complexe (et aussi, contradictoirement, plus fascinant et dangereux), à mesure que ce qui le constitue se multiplie à une énième puissance, grâce à ses répliques digitales. Mais il n’y a aucune raison de paniquer! A la limite, si quelque visiteur est troublé dans le dispositif de Giovanelli, si les catégories du réel et du virtuel commencent à s’enchevêtrer, il suffit alors de couper le courant électrique: les papiers qui resteront seront les réels et ceux qui s’évaporeront seront les simulés. Pour grands que soient les progrès toujours surprenants de la technologie, le réel sera heureusement, toujours infiniment plus complexe, contradictoire, imprévisible et inépuisable que sa simulation dans l’ordinateur,» Arlindo Machado, São Pãulo, 24 février 1997.

Et aussi à propos de (MA)
«Du babil des petits enfants aux vestiges des vieillards, les êtres humains s’évacuent pour la place aux générations tapies au cœur du lait initial.
L’immortalité est l’initiation de l’espèce. L’installation de Jean-Pierre Giovanelli prend l’allure d’un oracle antique, mais avec l’accent poignant d’aujourd’hui». René Berger, avril 1998.

FT – Jean-Pierre a toujours travaillé avec une démarche multidisciplinaire, mais les liaisons entre arts, sciences, technologies, technosciences, ont souvent été problématiques. J’ai eu l’impression que JPT place la création multidisciplinaire du gendre arts/sciences (technosciences?) dans un endroit latéral des arts plastiques. Ai-je bien compris cette réflexion?
Une réflexion qui, compte tenu de la flexibilité du terme arts visuels, me semblerait ‘statistiquement correcte’.

JPG – Oui, depuis le début de mes installations j’ai mis en question le fait technologique qui donne naissance à cette image fascinante mais aussi d’une pauvreté affligeante, quelle qu’elle soit, confrontée à celles que nous pouvons générer dans notre immensité intérieure (Bachelard) voir le projet «il viaggio dell’uomo immobile» qui fait référence à la poétique de l’espace.

FT – Comment concilier, dans la pratique artistique, l’ontologie du virtuel dont parle JPT, avec un pattern (celui de JPG) qui englobe technologies, arts plastiques, métaphores, archétypes…?

JPT – L’un des processus utilisés par Giovanelli dans ses installations est d’organiser et d’agir autour d’une configuration archétypal au sens jungien du terme. Ce que Carl Gustav Jung nomme inconscient collectif n’apparaît pas comme un réservoir d’images universelles, mais plutôt comme un espace intérieur où, sous l’influence d’une expérience vécue, s’élaborent des représentations virtuelles.
Les cadres vides que sont les archétypes vibrent lorsqu’ils sont touchés par une énergie psychique, nous dit Ysé Tardan – Masquelieriii. A travers eux prennent alors consistance des complexes symboliques qui puisent dans des gisements d’images anciennes et collectives afin d’exprimer un problème de nature individuelle où formaliser, à un moment donné de l’histoire, une rencontre d’images.
En d’autres termes, un noyau énergétique commun peut prendre des formes, des visages, des modes d’expression et de réalisation différents au cours des siècles et susciter au fil du temps des expressions nouvelles. Ce ne sont ni des thèmes repris, ni des structures copiées, mais des représentations transfigurées et transposées.

Dans le cadre de «MA», ou de «Olea Nostra», Giovanelli agit comme ce fut toujours le cas au cours de l’histoire, ainsi que le rappelle René Berger, quand les artistes de la renaissance rendaient expressément hommage à l’antiquité classique, ou quand certains artistes modernes affichaient ouvertement une dette à l’art africain ou océanien, comme Giacometti ou Picasso.
Au moyen de nouveaux outils technologiques, il invente forme et mouvement et crée à partir de l’archétype originel, du symbolisme initial ou primordial, des visages, des formes des images propres à manifester la problématique contemporaine. Stricto sensu il s’agit d’une actualisation énergétique.

FT – On n’est pas au pessimisme à la Paul Virilio, bien que son avant – propos au livre soit très sensible aux questions que JPT, l’auteur, pose, soit d’une façon autonome, soit en les mettant en relation avec les oeuvres de JPG et sa réflexion d’artiste.
C’est quoi donc le virtuel, pour Thenot, c’est quoi la liaison entre ce virtuel et ce qui fait Giovanelli, tout en s’ouvrant à un interrogatif philosophique et à une poétique de l’être?

JPT – L’herbe est virtuellement présente dans la graine et tend à s’actualiser. Le virtuel est ce qui existe en puissance. Il ne s’oppose pas au réel mais à l’actuel: virtualité et actualité sont deux manières d’être différentes: potentialité pour l’une et mise en acte pour l’autre.
Faisons un détour obligé par le virtuel en l’appliquant à cette graine que Jean-Pierre propose aux visiteurs de planter dans un petit peu de terre. La graine, c’est son projet intérieur de faire pousser le gazon. Cela ne signifie pas qu’elle connaisse exactement, consciemment ou non, la forme de ce végétal qui finalement se développera et épanouira sa verdure au dessus d’elle. Mais, à partir des contraintes qui sont les siennes, elle devra l’inventer, la coproduire avec les prédateurs, mais aussi avec ceux qui l’aideront, les circonstances qu’elle rencontrera, l’humidité, la sécheresse, la présence de cailloux, l’ensoleillement, ou les zones géomagnétiques…

Ce processus que nous venons de décrire, c’est la problématique et la position de l’artiste dans une pratique artistique et ontologique quant à son rapport à l’œuvre telle que je prétends la définir comme esthétique du Tao, pour l’intérêt qu’elle porte à la présence de l’homme en tant que conscience. Cela signifie que tout comme la graine, l’artiste ne connaît pas exactement la forme de ce qui sera l’œuvre dans son aspect définitif. Avec l’intervention des regardeurs ou des participants, c’est seulement à la fin du processus, qu’elle s’épanouira dans le réel et l’actuel. A partir de la virtualité du projet et avec les dispositifs mis en place, les contraintes qui sont les siennes, la graine d’œuvre, l’œuvre en potentialité devra s’inventer, s’actualiser, se coproduire avec les circonstances diverses et variées qu’elle rencontrera.

Le travail de Giovanelli consiste, dans la plupart de ses œuvres actuelles, à virtualiser une problématique, c’est – à – dire à poser une question générale, à la faire muter comme une sorte d’entité en direction de cette interrogation et à redéfinir l’actualité comme une réponse possible à cette question particulière. Ainsi il questionne, entre autres, les voies de la représentation et l’ADN avec «Stable et mouvant», la disparition de la nature mais la persistance de son image et la prégnance du virtuel avec «Conflictus», l’information et les technologies informatiques avec «SOS tiers monde». Son modus vivendi de virtualisation consiste à poser, à partir de coordonnées spatio – temporelles, un problème toujours en position d’instabilité plutôt que lui accorder une solution définitive.

Ses allers – retours de l’actuel au virtuel illustrent la définition de la virtualisation que donne Pierre Lévy [3] «La virtualisation n’est pas une déréalisation (la transformation d’une réalité en un ensemble de possibles plus ou moins réalisables) mais une mutation d’identité, un déplacement du centre de gravité ontologique de l’objet considéré». La poussée du gazon ne se définit pas seulement par une actualité, elle est revisitée en monochrome “perpétuel”, c’est à dire constamment virtualisable et actualisable. Pour reprendre l’idée de cette définition, il passe d’une solution donnée à une généralisation, à une mise en forme du problème de la solution donnée. Il transforme l’actualité initiale en cas particulier d’une problématique plus générale, sur laquelle est désormais placé l’accent ontologique, c’est – à – dire la place de l’individu.
L’une des principales modalités de la virtualisation est le détachement de l’ici et maintenant. Le virtuel, insaisissable, immatériel, hors de notre relation à l’espace et au temps, est le complémentaire du réel, tangible. Cette information n’est pas à négliger: le virtuel, bien souvent n’est “pas là”, tout comme l’art, il est ailleurs.

FT – Il y a un schème (philosophique), bien évidemment, qui propose JPT au sujet du virtuel, que l’auteur relie à l’ontologie du virtuel. Il y a aussi une pratique interrogative que JPT souligne dans la démarche de JPG que, très opportunément, JPT relie à l’art sociologique des années soixante-dix, une expérience artistique dont JPT fut un des premier acteurs et qui faudrait re-étudier attentivement.

JPT – Il est vrai que la portée de l’art sociologique a été sous estimée et assez peu analysée et étudiée. Ce serait sans doute le moment de le faire!…
Ce n’était pas de l’art, ce n’était pas de la sociologie [4]. C’était une éthique et une pratique de la vie qui fondait ses moyens sur l’élaboration empirique d’une sorte de pratique philosophique sous prétexte de l’art et qui cherchait à refonder une approche des sciences dites humaines, où apparaît la notion de conscience, en prenant en compte la place des intervenants et des regardeurs.
Sous cet angle, c’est une pratique qui visait à produire des actions, qui voulait faire jaillir une prise de conscience, la vision d’un déplacement symbolique pour rendre, comme le dit Blaise Galland [5] «les regardeurs conscients du moment historique et de leur propre vie.» Elle cherchait à interroger les systèmes de valeur établis, en les relativisant par une action décalée dans le champ social.
Le mouvement d’art sociologique pensait que le rôle de l’art et de la sociologie devraient être d’intervenir sur cette intersubjectivité pour la révéler à elle – même. Il postulait que l’art et la sociologie, par leur engagement éthique pouvaient changer le monde, que la création en devenant questionnement, devenait le nouveau taon de Socrate [6]

A un phénomène social donné, l’Art Sociologique ne répondait pas uniquement par un objet fabriqué comme une œuvre d’art mais aussi par un événement social créé et provoqué dans le but de déclencher une prise de conscience nécessaire à un changement. Il s’agissait d’imaginer, selon Blaise Galland [7] «une action, un stratagème qui rend intelligible pour le plus grand nombre d’acteurs présents, le moment qu’ils sont en train de vivre, décodage du réel, dévoilement de la réalité et cela grâce à l’interrogation que suscitait l’action engagée. C’est dans le fait de trouver et de mettre en place un stratagème qu’il y a Art.»

Historiquement le projet de l’art sociologique avait, sans modestie, un objectif à la fois épistémologique, sociologique, philosophique, politique et artistique. Sa visée, repenser non seulement l’art mais aussi certaines pratiques en cours dans le sciences sociales et humaines était avant tout sociocritique. Si les options théoriques à l’intérieur de ce mouvement ont été officiellement tirées du coté de Marx, Adorno et de l’Ecole de Francfort, il faudrait sans doute réévaluer l’origine de cette théorisation et de cet état d’esprit. Cette pratique est plus proche semble-t-il des options de Jean-François Lyotard, de la position de Deleuze ou de Guattari et de quelques autres.

Dans cette même perspective, il faudrait également se demander si les premières actions d’art sociocritique, toutes proportions gardées, n’étaient pas celles d’Orson Welles qui déclanchait une ruée et une panique hors des villes et faisait en sorte que fiction et réalité s’entrechoquent dans un esprit de provocation, avec son émission de radio où il racontait l’invasion des martiens; celle de Marcel Duchamp, qui voulait tester les institutions et la censure d’un jury qui prétendait ne rien censurer, en présentant un urinoir signé R. Mutt au Salon des Indépendants; ou encore les provocations des situationnistes et de Guy Debord en leur temps avec les projets architecturaux utopiques de villes…

FT – L’art sociologique, et non pas seulement dans sa pratique interrogative, je crois de pouvoir constater qu’elle à toujours été bien considérée par Jean-Pierre, soit dans sa vision personnelle d’artiste, soit dans sa méthode opérationnelle.
Je ne veux pas avoir l’air de trop détourner notre conversation, mais j’aimerais connaître vos opinions sur les réflexions suivantes que, je ne dit pas par hasard, j’avais un peu associé au livre de Jean Paul sur Giovanelli et «une poétique de l’être». J’affiche mon dette, à ce propos,à un livre remarquable de Marina Grzinic, Une fiction reconstruite, paru en France en 2005 (L’Harmattan). (*)
On lit dans ce livre que “… Avec l’image virtuelle et son intervalle du temps – réelle, lorsque la vitesse de la lumière à laquelle la radio et la télévision font circuler l’information est dépassée par la vitesse immoble du calcul, nous faisons l’expérience d’un processus encore plus précis et radical d’une complète évacuation de l’image, d’un complet évidement de l’image. En résulte un processus esthétique de stérilisation de l’image. Avec l’arrivée de nouveaux – médias et de la digitalisation, le caractère physique de la connexion de l’image au sein du temps – réalité est perdu… (p. 198).

JPT – Si virtuel signifie une puissance d’un devenir possible (comme le définit Pierre Levy qui dit que la graine porte en elle l’arbre auquel elle donne naissance), alors je me pose la question de cette définition appliquée à l’image magnétique ou numérique. Que génère-t-elle hors tout contexte de réalité matérielle? Vaste sujet! Ne serait – ce pas une certaine mort de l’imaginaire individuel pour une naissance fascinante d’un imaginaire de masse imposé de façon cynique, sans phantasmatique aucune, aseptisé, froid, parfaitement désincarné, avec une incidence d’insensibilisation non encore mesurée sur la relation intra – collectif humain. C’est bien une stérilisation de l’image mais pas seulement cela, ce faux pouvoir donne à chacun le sentiment fallacieux d’une possibilité créatrice hors l’autre. Le temps de la contemplation est bien révolu! nous subissons l’accélération et la déréalisation de la matière qui nous entoure, sans pour autant y trouver une méditation constructive de notre moi face à l’autre.

JPG – L’image numérique ou analogique, qualifiée à tort de «virtuelle» et sa modification infinie nous prive d’une part de l’AÏON pour ne laisser que le CHRONOS et d’autrepart de l’ancrage à une réalité imaginative. Il faut se poser là, la question de l’incidence ubiquitaire de cette vision imposée et apparemment libre.Cette image nous ampute de notre espace temps qui est l’essence même de notre entité, elle tente de penser à notre place et banalise notre imaginaire. Faudrait–il alors se poser la question de savoir pourquoi la vision appliquée à ces images impalpables mais fascinantes pour le commun, semble plus dangereuse que l’ouie.
Mario Costa développe une analyse tendant à révéler une esthétique sublimée liée à la logique électronique des machines mises en relation. Cette recherche intéressante à la quelle j’ai participé modestement, pose à mon sens le problème du point zéro de l’intuitif, de l’incantatoire, de l’origine des balbutiements d’apparition de l’hominien et des bribes de son état de conscience de fragilité face à l’univers, où tout moyen de communication se limitait sans doute à une télépathie aléatoire. Peut–on envisager cette cela comme hypothèse de l’apparition de l’être?

FT – Marina Grzinic écrit en outre (elle cite dans une note R.Beardsworth, à propos de Derrida “… De manière moins immédiate, mais plus profonde, il est clair également que, dans un avenir proche, l’intervention technique sur les ‘ingrédients’génétique de l’humain va accélérer les processus d’évolution à une telle vitesse (pour autant que cela soit encore le terme adéquat) que les conception que l’on a actuellement de l’histoire, de l’héritage, de la mémoire et du corps vont devoir subir une dramatique réorganisation, pour autant que la ‘sélection’entre ce qui est ‘humain’et ce qui ne l’est pas ne devienne pas le monopole d’une organisation entre technosciences et capital. Puisque ces techniques, couplées au développement de l’intelligence artificielle, voudront bientôt supprimer toute ‘panne’humaine (c’est à dire, justement, notre soumission au temps), le temps réelle des télé – technologies risque de réduire la différence du temps, ou l’aporie du temps, à une expérience du temps qui en oublierait le temps même…” (p. 199).

JPG – Cet avenir proche est si proche qu’il est le présent, insidieux, impalpable, invisible, cette invention sur les nanotechnologies nous conduit à un monde «fini». Peu le disent, peu veulent l’entendre car notre cortex qui s’est employé des millénaires durant à perfectionner et sanctuariser notre patrimoine génétique refuse cette éventualité.
Que nous reste-t-il? Pour ma part je crois qu’il faut dire tout cela à travers l’art qui est de la philosophie en acte.
Stelarc dit «the body is obsolet», Bil Joy scientifique américain dit “le futur n’a plus besoin de nous” ou bien pour ne citer que le poète Rainer Maria Rilke «le futur entre en nous bien avant d’arriver». Cette hybridation finale pour nous tels que nous sommes est bien engagée à travers un «cocktail» scientifique d’ingénierie génétique de nanotechnologie et de robotique. Le scénario paraît être une éventualité que l’on nous vend déjà sous forme de progrès sanitaire.

J’aime trop la vie pour ne pas lui donner un sens et ce sens se situe dans ce seul levier dont je dispose à savoir, monter dans la vigie de ce navire «humanité» pris dans la tempête pour me joindre à ceux qui crient leur vision et leur impuissance dans ce désespoir définitivement optimiste.
Mais il faut le savoir, les hominiens se sont succédé sans en être conscients, nous sommes à la fin de cette chaîne et nous sommes conscients de l’éventualité de notre disparition.
Mes installations sont pour la plupart des lieux de méditation qui d’une certaine façon amènent à ce questionnement, c’est là que mon intérêt pour la science est présent.

FT – On va conclure avec une dernière réflexion de Marina Grzinic”… Dans Critique de la raison cynique Peter Sloterdijk propose d’utiliser des outils conceptuels qui permettent d’isoler des caractéristiques qui valent pour les idéologies contemporaines. Sans ces outils, il est impossible de comprendre les processus qui travaillent la culture et l’art d’aujourd’hui (…). C’est à partir d’une citation de Sloterdijk que nous présenterons cette nouvelle logique, spécifique aux idéologies contemporaines, et qui implique que celles – ci aient connu une mutation: ‘La sensation de gêne acquiert dans l’art un caractère nouveau; elle se montre comme une forme de cynisme universellement répandue. Face à elle, la critique traditionelle de l’idéologie n’a aucun pouvoir…’ (…). C’est dans ce cynisme qu’il faut chercher la véritable cause de l’épuisement manifeste de la critique de l’idéologie…” (p. 60, 61).

JPG – Rien à dire, c’est parfaitement exprimé! La faillite des idéologies et de sa critique est un fait patent, c’est pour cela que j’abandonne peu à peu l’idée politique de mes travaux pour entrer dans le champ de la poétique dont l’incidence me paraît plus adaptée au temps présent.

JPT – Espérons qu’une mutation pourra s’opérer. Faut-il militer, comme le souhaite Michel Random, pour «une alliance utopique de la science, de la philosophie, de l’art et de la métaphysique qui, après avoir été si longtemps séparés convergeraient leurs regards et leurs qualités respectives vers un seul et même réel, celui de l’homme en tant que conscience et force de sagesse?»
Faut-il avoir recours au sein de ce bouillonnement ambiant, de ce plein mondialisé et de cette provocation consommatoire galopante, à la philosophie du pays du milieu, au Tao? Comme le note Peter Sloterdijk [8], le Taoïsme «porte un mécontentement et garde une amertume instruite dont les penseurs de jadis ont voulu distiller le savoir révolutionnaire. Ce mot annonce à présent une critique alternative de la modernité, une critique de la mobilisation planétaire qui n’est qu’une fausse révolution permanente». Mais, ajoute-t-il, «le Tao évoqué par les occidentaux n’est-il pas un joker qu’on joue quand il s’agit de promettre plus qu’on ne pourra tenir?»

 

JPT – Jean-Paul Thenot
JPG – Jean-Pierre Giovanelli
FT – Franco Torriani

 

(*) Je suis reconnaissant et je remercie Marina Grzinic pour les réflexions et l’implication qui m’avait suscité son texte, Une fiction reconstruite – Europe de l’Est, post-socialisme et Rétro-Avant-garde, L’Harmattan, Paris, 2005 (L’original est paru à Ljubljana en 1997, chez Koda, sous le titre Rekonstruirana Fikcija).
Marina Grzinic cite à plusieurs reprises Peter Sloterdijk (Critique de la raison cinique dans son édition originale allemande; pour l’édition française, voir la traduction publiée par Christian Bourgois Editeur, 1987).
Pour Sloterdijk (Une fiction…, p. 61) «… le cynisme, c’est une mauvaise conscience qu’on a explicitée, la forme moderne de la conscience malheureuse…». (FT)

Jean-Paul Thenot, Jean-Pierre Giovanelli – Una poetica dell’essere, Genova, Il Melangolo, 2006, € 18,00.

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Notes

  1. Sloterdijk Peter, Bulles, Sphères I, Paris, Pauvert, 2002 []
  2. Sloterdijk Peter, opus cité. []
  3. Levy Pierre, opus cité. []
  4.  Sloterdijk Peter, La mobilisation infinie, Paris, Christian Bourgois, 2000.  []
  5. Voir à ce sujet: Fischer Hervé, Théorie de l’art sociologique, Paris, Casterman, 1977. Forest Fred, Art sociologique, vidéo, Paris, UGE, Coll. 10/18 1977. Thenot Jean-Paul, Cent lectures de Marcel Duchamp, Crisnée, Yellow Now, 1978, édition revue et augmentée, Yellow Now, 2005. Galland Blaise, Art Sociologique,sociologie esthétique, Genève, Georg, 1987. []
  6. L’Art Sociologique a soulevé un certain intérêt chez des critiques d’art, François Pluchart, Pierre Restany, Bernard Teyssèdre, Otto Hahn, Jean-Marc Poinsot, Jacqueline Fry, Jean-Jacques Leveque, Jean-Louis Pradel, Franco Torriani, Franck Popper…ainsi que chez des sociologues, des philosophes ou des universitaires, Jean Duvignaud, Edgar Morin, Abraham Moles, Vilem Flusser, Jules Gritti, Derrick de Kerckove, Alfred Willener, Blaise Galland, Jean-François Lyotard, René Berger, Mario Costa, Paul Virilio… []
  7. Galland Blaise, opus cité. []
  8. Sloterdijk Peter, La mobilisation infinie, Paris, Christian Bourgois, 2000. []

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